05/06/2026
Chapitre 14 : Le piège de l'ombre
Édouard LAWSON
Un sentiment de triomphe m'envahissait. Lydia m***ait à bord de ce vol pour Paris ce soir même. J’avais nourri de sérieux doutes quant à sa soumission, redoutant que son attachement pour ce vaurien ne vienne tout gâcher, mais le destin jouait enfin en ma faveur. À vrai dire, je me demandais même si elle éprouvait encore la moindre once d'amour pour lui. Mon plan était désormais en marche, et bientôt, ce Boris ne serait plus qu’un lointain et douloureux souvenir gravé dans sa mémoire. Je refusais catégoriquement qu’un seul lien, aussi ténu soit-il, rattache ma lignée à cet avorton. Il allait payer le prix fort pour l'affront qu'il m'avait infligé dans mon propre jardin. Personne ne me défie de la sorte sans en subir les conséquences.
« Ma chère Lydia… » pensai-je, une pointe de regret m'effleurant l'esprit. « Je suis navré de devoir te faire souffrir dans un premier temps. Mais la douleur finira par s'estomper, tu oublieras ce garçon et tu rebâtiras une vie digne de ton rang là -bas. »
Je saisis mon téléphone crypté. Il me fallait passer ce coup de fil crucial pour m'assurer que toute la logistique était parfaitement en place à Paris pour accueillir ma fille. J’avais expressément refusé qu’elle loge chez son frère car sa présence aurait grandement compliqué mes projets. Je lui avais donc loué un appartement privé, doté d'un personnel soignant trié sur le volet, entièrement soumis à mes directives.
Le téléphone sonna deux fois avant qu’une voix froide ne décroche à l'autre bout du monde.
— Allô ?
— Allô, ici Édouard Lawson. Tout est-il prêt de votre côté ?
La voix à l'autre bout du fil confirma les dispositions avec une assurance glaciale.
— Parfait, reprit Édouard, les yeux rivés sur la baie vitrée de son salon. Je vous ferai parvenir un second virement bancaire dès demain matin. Le solde de votre prime vous sera versé une fois que vous aurez intégralement accompli votre tâche.
L'interlocutrice acquiesça, scellant le pacte.
— Elle embarque ce soir. Veillez à ce qu'aucune erreur ne soit commise.
Un dernier mot d'ordre avant de couper.
— Très bien. Au revoir.
Je raccrochai, un sourire glacial aux lèvres. Tout était sous contrôle. Je pris la direction de l'étage pour vérifier si Lydia avait achevé ses préparatifs.
~ Dans la chambre de Lydia ~
Toc, toc, toc.
— Entrez ! lança Lydia d'une voix fatiguée.
Édouard poussa la porte, arborant son plus beau masque de père attentionné.
— Comment te sens-tu, ma chérie ?
— Ah, Papa, c’est toi… Ça va, je suppose. Je me sens juste affreusement épuisée, mais j'ai enfin bouclé mes valises.
— C’est une excellente chose, ma fille, dit-il en lui caressant doucement les cheveux. Mon unique souhait est que tu reçoives les meilleurs soins médicaux de la bande et que mon petit-fils voie le jour dans des conditions optimales. Paris est parfaite pour ça.
— Je le sais, Papa… Merci infiniment pour tout ce que tu fais pour nous. Dis-moi, s'il te plaît, je peux te demander une dernière faveur ?
— Tout ce que tu désires, mon bébé.
Lydia baissa les yeux, triturant nerveusement ses doigts.
— Est-ce que… Est-ce que Boris pourrait venir m'accompagner à l'aéroport ce soir ? Après tout, il reste le père de cet enfant. Nous serons éternellement liés par ce petit être, qui est totalement innocent de nos erreurs et de nos agissements…
Le visage d’Édouard se crispa un instant avant de reprendre sa contenance.
— Mon bébé, penses-tu sincèrement que ce soit une bonne idée ? C'est inutile. Ce garçon est imprévisible, il risque de faire un scandale ou de tenter de t’empêcher de monter dans cet avion. Je refuse de te voir subir une once de stress supplémentaire avant un si long vol. Tu voyages seule, et je préfère de loin te savoir sereine et apaisée.
Lydia laissa échapper un soupir de résignation.
— Oui, Papa… Tu as sans doute raison. Bon, je vais m'allonger et me reposer un peu.
— C'est ça, repose-toi. Mais tâche de ne pas dormir trop longtemps pour ne pas rater ton enregistrement.
Dès qu’il eut franchi le seuil de la chambre, refermant la porte derrière lui, le sourire d'Édouard s’évanouit, remplacé par une grimace de dégoût. « Il ne manquait plus que ça ! Elle a encore ce vaurien ancré dans la peau ! Qu'importe… Tout cela prendra fin ce soir. »
~ Boris ~
Son téléphone était éteint. Complètement mort. Je ne comptais plus le nombre de fois où j’avais composé son numéro depuis qu’elle m'avait brutalement raccroché au nez.
Une pensée terrifiante me traversa l'esprit, Lydia ne m'aime plus. Mais non, c’était impossible, elle venait de me jurer le contraire quelques minutes auparavant. Alors pourquoi lui était-il si difficile de m’accorder son pardon ? L’amour véritable n’est-il pas synonyme de rémission ? Son amour pour moi était-il si fragile ? Et pourtant, cette même femme avait bravé tous les dangers pour me sauver la vie par le passé ! C’était elle qui m’avait ouvert les bras sans jamais émettre le moindre jugement sur mes fautes.
Je me sentais impuissant. Je ne pouvais même pas me présenter à sa résidence, son père avait certainement donné des ordres stricts pour me faire abattre ou me chasser comme un chien.
Il était dix-sept heures. Ma décision était prise : j’irais l'attendre directement à l'aéroport . J’ignorais l’heure exacte de son décollage, mais je glanerais les informations sur place. J’attendrais le temps qu’il faudrait, dussé-je y passer la nuit. Dès que sa silhouette apparaîtrait au terminal, je me jetterais à ses pieds. Je la supplierais de rester. Mon instinct me hurlait qu’elle finirait par céder, que cette fois, mes larmes toucheraient son cœur. Je ne pouvais pas la laisser s'envoler. Si elle franchissait cette douane, je savais, au plus profond de mon être, que je la perdrais à jamais, elle et mon fils.
~ Lydia ~
Les paupières lourdes, je m'éveillai en sursaut. Un coup d'œil à la montre de chevet m'indiqua dix-huit heures. Mon vol était programmé pour vingt- deux heures. Heureusement, Papa avait anticipé en envoyant le chauffeur enregistrer mes lourds bagages à l'avance au terminal. J'avais largement le temps de me préparer sans me presser.
Une pensée pour Boris me serra le cœur. J'imaginais sans peine sa détresse et l'immense tristesse qui devait le ronger à cet instant. « Qu'est-ce qui me bloque à ce point ? » me demandai-je. « Qu'est-ce qui m'empêche de balayer le passé, de lui pardonner et de nous offrir une chance de reconstruire notre couple ? Je l'aime, c'est une certitude absolue. » Je me fis une promesse intérieure, dès mon retour de France, mon fils blotti contre mon cœur, je réglerais définitivement cette situation avec Boris.
Je me levai pour me diriger vers la salle de bain.
~ Dans la do**he ~
Soudain, une onde de choc me traversa le corps. Je fus prise d'une vive douleur au bas-ventre qui me fit plier en deux. Je me retins de justesse aux carreaux de la do**he. « Mince… Qu'est-ce que c'est que ça ? » Pensai-je, le souffle court. « C'est sûrement le contrecoup de l'anxiété du départ. » Je tentai de me rassurer. Après une bonne do**he tiède, un repas consistant et mon cocktail de fruits frais, je serais d'aplomb pour affronter le voyage.
Quelques minutes plus t**d, j'enfilai ma tenue de voyage, une longue robe noire fluide, rehaussée d'une veste rouge éclatante. Un soupçon de gloss sur mes lèvres, mes cheveux tirés en un chignon impeccable, et j'étais prête. J'esquissai un faible sourire face au miroir en caressant mon ventre proéminent.
« Avec cette silhouette de fin de grossesse, au moins, aucun homme ne viendra m’importuner dans l'avion. » Je saisis mon sac à main, y glissai mes derniers effets personnels et mon téléphone portable, resté éteint depuis ma conversation douloureuse avec Boris. Devais-je le rallumer ? Lui passer un dernier coup de fil d'adieu ? Non, il valait mieux ne pas rouvrir la blessure maintenant. Je l'appellerais dès que mes pieds toucheraient le tarmac à Paris. Mes parents m'attendaient déjà au rez-de-chaussée pour le dîner d’adieu.
À table, l'ambiance était feutrée. J'avalais ma dernière bouchée de pâte de maïs traditionnellement accompagnée de sa sauce adémè gluante quand la douleur subite de la do**he me faucha à nouveau. Mais cette fois, elle revint avec une violence inouïe, me coupant net la respiration. Ma fourchette m'échappa des mains et vint heurter l'assiette dans un bruit strident. Je fermai les yeux, tentant d'inspirer à fond pour endiguer la vague.
Maman, remarquant ma pâleur, posa sa serviette, alarmée.
— Ça va, ma chérie ? Qu'est-ce qui ne va pas ?
— Non, Maman… balbutiai-je, des perles de sueur naissant sur mon front. J'ai de terribles élancements au bas-ventre… Ça dure depuis tout à l'heure…
Madame Lawson se leva d’un bond, le visage décomposé.
— Des contractions ?! Mais c'est impossible, il est beaucoup trop tôt !
— Ah ! Maman, j'ai affreusement mal ! hurlai-je en me tordant sur ma chaise. S'il te plaît… aide-moi à m'allonger sur le canapé !
Édouard se précipita à son tour, le visage sombre.
— Attends, ma fille, je vais t’aider.
Une fois étendue sur le canapé du salon, la douleur m***a encore d'un cran, m'arrachant un gémissement de torture.
— Ça s'aggrave, Maman… Je dois aller aux urgences immédiatement ! Mon bébé… je crois que le bébé veut sortir !
— Comment ça, sortir ?! Paniqua ma mère, les mains sur les joues. Nous n'avons absolument rien préparé pour son arrivée ici ! Et ton terme n'est prévu que dans trois semaines ! Lydia, s'il te plaît, prends sur toi, essaie de supporter encore un peu… C'est sûrement une fausse alerte, ça va passer.
— Je vous dis que j'ai mal ! J'ai atrocement mal ! Hurlai-je, les larmes coulant sur mes tempes. Emmenez-moi dans une clinique, maintenant !
Édouard, gardant une maîtrise de soi presque suspecte, intervint.
— Très bien, calme-toi, ma chérie. J’appelle immédiatement le chauffeur pour qu’il te transporte en urgence. Ta mère et moi allons rassembler en vitesse le strict minimum de tes effets personnels et nous vous rejoindrons dans la foulée.
— OK… mais faites vite, je vous en supplie… J'ai si peur pour le bébé, murmurai-je, à bout de forces.
~ Lydia ~
Soutenue tant bien que mal par mes parents, je me traînai jusqu'à la berline stationnée dans la cour pavée. Chaque pas était un calvaire. Une angoisse terrible me tordait les entrailles, il était beaucoup trop tôt pour le terme, et je priais de toutes mes forces pour qu'aucun malheur ne frappe mon fils.
Madame Lawson se pencha vers la portière du conducteur.
— Chauffeur, s'il vous plaît, roulez au plus vite vers la clinique de l'aéroport ! Nous vous suivons de près avec la seconde voiture dès que nous aurons réuni ses affaires.
— C’est bien noté, Madame, répondit l’homme d'une voix monocorde avant de démarrer en trombe.
Dans l'ombre du domaine, Édouard Lawson fixait les feux arrière de la voiture qui s'éloignait, l'esprit en ébullition. « Merde… Tout se complique. Si cette petite idiote accouche ici, à Lomé, mon plan pour Paris s'effondre comme un château de cartes. J'avais tout verrouillé là -bas ! Gardons la tête froide. Ce n'est qu'une fausse alerte due au stress. Elle n'accouchera pas ce soir. »
Une heure plus t**d — À la clinique de l'aéroport
Madame Lawson déambula dans les couloirs de l'établissement, un sac de voyage serré contre elle. Elle avait rassemblé à la hâte quelques vieux vêtements de nourrisson qu'elle conservait précieusement dans ses placards. « Faites que cette crise passe… » implorait-elle intérieurement. « Ne permettez pas que mon petit-fils naisse prématurément dans de telles conditions. Mon Dieu, protégez ma fille. »
Édouard Lawson s'avança d'un pas lourd vers le comptoir de marbre de la réception.
— Bonsoir, Madame.
La réceptionniste releva les yeux de ses registres.
— Bonsoir, Monsieur. Que puis-je pour vous ?
— Je cherche de toute urgence ma fille. Elle est enceinte et a dû être admise il y a environ trente à quarante minutes de cela, conduite par notre chauffeur. Elle répond au nom de Lydia Dédé Lawson.
La secrétaire fit défiler les admissions sur son écran, fronçant les sourcils, avant de répondre d'un ton désolé.
— Je suis navrée, Monsieur, mais aucune patiente de ce nom, ni aucune femme enceinte en état de travail, n'a franchi nos portes ce soir.
Les Lawson se figèrent, frappés de stupeur.
— Comment ça, personne ?! s'exclama la mère, blémissant.
— Je n'ai pas quitté mon poste de la soirée, Monsieur, insista la réceptionniste. Peut-être le chauffeur l'a-t-il conduite vers un autre établissement de la place ?
Madame Lawson attrapa le bras de son époux, prise de panique.
— Édouard, appelle immédiatement le chauffeur sur son cellulaire ! Ils ont dû avoir un accident ou un problème majeur en cours de route !
— C'est ce que je fais, grogna Édouard, son habituel sang-froid vacillant pour la première fois.
Deux minutes s'écoulent. Deux minutes interminables pendant lesquelles la mère de Lydia observa son époux composer frénétiquement le même numéro, l'angoisse lui enserrant la poitrine.
— Alors chéri ? Qu'est-ce qu'il y a ? Il ne décroche pas ? Il est sûrement concentré sur la conduite avec les embouteillages !
— Non… répondit Édouard, la voix soudain blanche. Le numéro ne passe pas. Son téléphone est éteint. Totalement inaccessible.
— Mon Dieu… C'est impossible ! Et le portable de Lydia ?!
— Elle n’avait pas pris son appareil avec elle, mais j’ai tenté le coup malgré tout. C'est le même message de messagerie vocale.
— Mais même s'ils avaient eu une panne sur la route de l'aéroport, nous les aurions croisés en venant ! s'écria Madame Lawson, au bord de l'hystérie. Édouard, où est ma fille ?! Qu'est-il arrivé à mon bébé ?!
— Ne cède pas à la panique, ordonna Édouard d'une voix qu'il voulait rassurante. Le chauffeur est nouveau dans la capitale, il s'est sûrement égaré dans les ruelles en cherchant la clinique. Patientons encore un instant, ils vont arriver.
— D'accord… mais mon cœur de mère me dit que quelque chose de terrible est en train de se produire, sanglota-t-elle.
~ Boris ~
Je baissai les yeux vers l'écran de mon téléphone pour la millième fois de la soirée. Aucun appel. Aucun message. Le vide absolu. Il était désormais vingt-deux heures passées. Le vol de Lydia pour Paris avait décollé depuis plus d’une heure, la laissant définitivement derrière lui. À force de faire les cent pas dans le hall de l'aéroport, je commençais à attirer les regards de plus en plus inquisiteurs et méfiants des agents de sécurité en uniforme.
Une lueur d'espoir traversa mes ténèbres, elle a changé d'avis. Elle est restée pour moi. Mais alors, pourquoi ce silence de mort ? Pourquoi son numéro demeurait-il désespérément injoignable ? Qu'importe. J'allais me rendre directement chez elle, à leur domicile. Et peu importait que son père me menace de son arme ou appelle la gendarmerie, je n'en bougerais pas avant d'avoir vu Lydia ce soir.
Je m'installai au volant de ma voiture. Mais au moment de tourner la clé de contact, une douleur fulgurante, d'une violence inouïe, me poignarda en plein cœur. Je fus coupé de tout oxygène, ma main se crispant sur le volant. Ma poitrine me brûlait, et mon cœur se mit à battre à un rythme infernal, menaçant d'exploser. Je connaissais cette sensation terrifiante. C'était ce signal d'alarme viscéral qui m'avertissait chaque fois qu'un drame sanglant se nouait autour de moi.
Alexa KEAS - Tous droits réservés