07/06/2026
On a défendu le lierre comme un immeuble de biodiversité. Reste à répondre à l'accusation qui justifie, à elle seule, des milliers de coups de scie chaque hiver : « le lierre étouffe l'arbre, il faut l'arracher. » C'est l'idée reçue la plus tenace des jardins français. Et elle est fausse. Voici, point par point, ce que la biologie dit vraiment 🌿
Pour comprendre, il faut savoir une chose : un parasite, ça se nourrit de son hôte. Le gui, par exemple, plante ses suçoirs dans le bois et y prélève la sève. Le lierre, lui, ne fait rien de tel.
CE QU'EST VRAIMENT LE LIERRE :
Le lierre est une liane. Comme toute liane, il a besoin d'un support pour s'élever vers la lumière — mais il ne prélève rien dans ce support. Il possède ses propres racines, dans le sol, qui le nourrissent en eau et en minéraux ; et ses feuilles font leur propre photosynthèse. L'arbre et le lierre vivent côte à côte, en parallèle, chacun avec sa source d'énergie. Comme le résument les botanistes de l'université de Rennes, le lierre n'est pas un parasite, c'est un colocataire.
LES CRAMPONS NE PERCENT JAMAIS L'ÉCORCE :
Toute la peur vient de ces petites racines brunes qui collent au tronc. Mais ce sont des crampons purement mécaniques : ils servent à s'accrocher, point. Ils ne traversent jamais l'écorce, n'atteignent ni le cambium ni les vaisseaux qui conduisent la sève. Le lierre n'« étrangle » pas non plus l'arbre à la façon d'un figuier étrangleur des tropiques : ses tiges montent droit, peu reliées entre elles, sans jamais garrotter le tronc. Mécaniquement, il ne peut tout simplement pas serrer.
L'ARGUMENT IMPARABLE — IL N'A AUCUN INTÉRÊT À TUER SON SUPPORT :
Et puis il y a la logique du vivant. Que gagnerait le lierre à tuer l'arbre qui le porte ? Rien — au contraire. Si l'arbre meurt et s'effondre, le lierre se retrouve précipité au sol, incapable de poursuivre sa montée vers la lumière, donc de fleurir et de se reproduire. Un bon locataire n'a aucun intérêt à faire écrouler l'immeuble. Côté ressources, une étude a même montré qu'il puise l'eau surtout en fin d'hiver et au printemps, quand les arbres à feuilles caduques sont en repos : il évite la concurrence plutôt que de la chercher. Et ses feuilles, qui tombent un peu toute l'année, enrichissent le sol au pied de l'arbre.
ALORS POURQUOI VOIT-ON DU LIERRE SUR DES ARBRES MOURANTS ?
C'est le vrai piège, et la source du malentendu. Quand un arbre dépérit pour une autre raison — maladie, vieillesse, sécheresse —, sa cime s'éclaircit et laisse passer plus de lumière jusqu'au tronc. Le lierre, qui adore cette lumière, s'y développe alors vigoureusement et devient très visible. On en conclut : « le lierre a tué l'arbre. » Erreur classique de confusion entre cause et conséquence : le lierre n'est pas l'assassin, il est le témoin qui s'installe sur un arbre déjà condamné.
LES SEULES VRAIES RÉSERVES — ET LE BON GESTE :
Soyons justes, il existe deux cas où l'on intervient. Sur un arbre déjà fragile ou penché, un lierre devenu très volumineux ajoute du poids et, gardant ses feuilles tout l'hiver, augmente la prise au vent : lors d'une tempête, cela peut favoriser un déracinement. Et un lierre dense peut masquer un défaut du tronc qu'on aurait voulu surveiller. Dans ces cas-là, le bon geste n'est pas d'arracher — arracher blesse l'écorce et déséquilibre tout — mais de sectionner quelques grosses tiges à la base pour alléger, et de laisser le reste. Sur un arbre sain, en pleine forme : on ne touche à rien.
Le lierre n'étouffe pas l'arbre. Il l'utilise comme échelle vers la lumière, sans lui prendre une goutte de sève, et n'a aucun intérêt à le voir mourir. Avant de saisir la scie cet hiver, il vaut la peine de se rappeler qu'on s'apprête le plus souvent à détruire un écosystème entier pour corriger un danger qui n'existe pas.