11/09/2026
Je m’appelle Lucas et je suis infirmier en oncologie depuis trop longtemps pour ne pas savoir qu’« il ne faut pas s’attacher ». Mais ce soir, je suis rentré chez moi, j’ai garé la voiture et je suis resté une demi-heure à fixer le vide dans l’obscurité. Je risque un blâme disciplinaire, mais je n’arrive pas à regretter.
Tout commence avec André. 65 ans, un cancer qui ne lui a laissé aucune chance et une solitude qui faisait plus mal que la chimiothérapie. André n’avait personne. Seulement moi, entre une perfusion et un contrôle des paramètres.
Ce soir, c’était sa dernière soirée. Je le savais, lui aussi le savait.
Il était 21h00, mon service était terminé depuis un bon moment. Le service était un enfer : deux admissions d’urgence, un patient en délire et les sonnettes qui retentissaient sans arrêt. Ma coordinatrice courait dans tous les sens :
« Lucas, pourquoi es-tu encore ici ? Va chez toi, demain tu es de matin, tu dois te reposer ! »
Mais André m’a serré la main. 🤝
Avec le peu de force qu’il lui restait, il m’a murmuré :
« Lucas, j’ai peur du noir. Ne me laisse pas seul justement maintenant. »
À cet instant, le protocole disait : « Déconnecte, rentre chez toi, préserve ta santé mentale, laisse le collègue de nuit s’en occuper. » Le collègue de nuit, le pauvre, avait 15 patients à gérer tout seul. André serait resté dans le noir pendant des heures, entre un passage pour les soins et l’autre.
J’ai fait un choix. 🚫
J’ai ignoré l’ordre de la coordinatrice. J’ai enlevé ma blouse, je suis resté en tenue, je me suis assis à côté de son lit et je lui ai tenu la main. Pendant deux heures. Sans dire un mot. Je lui ai fait écouter sa musique préférée depuis mon téléphone.
André est parti ainsi. En silence, en sentant la chaleur d’une main humaine.
Quand je suis sorti, la coordinatrice m’a arrêté dans le couloir, noire de colère :
« Tu es irresponsable. Tu as créé un précédent dangereux. Tu as pris du temps sur le repos dont tu as besoin pour être lucide demain. C’est un service, pas une œuvre de charité. Je te signale pour insubordination. »
Et me voilà. Pour l’établissement, je suis un infirmier inefficace qui ne sait pas gérer ses limites émotionnelles. Pour André, peut-être, j’ai été la seule chose qui comptait à ce moment-là.