06/12/2025
Lorsque l’on est étudiant en architecture, on se choisit des modèles, FOG a été le mien lorsque je terminais mes études au milieu des années 90. On voulait nous faire croire que Frank O Gehry était un déconstructiviste, alors qu’il était un architecte Californien, un architecte imprégné d’un milieu qu’il a fait sien, un esprit de liberté, de contre culture, celle des années 70 dans une Californie qui cherchait à se débarrasser de la culture technocratique de la middle class des années 60. FOG était fasciné par l’art contemporain, Ron Davis, Claes Oldenburg, certainement Josef Beuys, mais était aussi l’héritier de deux générations d’architectes, Rudolf Maria Schindler et son utilisation du balloon frame qui sera l’élément structurel qui fondera sa manière de travailler et les architectes de la génération suivante qui ont pour la plupart travaillé sur le programme des Case Study House, il était également prêt à utiliser tous les matériaux disponibles que les artistes qu’il côtoyait utilisaient, prêt à penser l’espace en héritier de ses prédécesseurs, loin du dogmatisme de la critique architecturale et de celui des architectes eux-mêmes. Gehry a travaillé sur des œuvres fragiles, complexes dans leur cheminement de projet, mais extrêmement habitables lorsque l’on pense aux maisons construites dans les années 70 à 80. Une spatialité riche, des espaces à habiter et non pas des espaces prêts à être photographiés, une architecture qui nous raconte quelque chose mais qui n’est jamais narrative, qui reste dans l’abstraction chère à la modernité. Frank O Gehry a aimé travailler avec ses mains, comme les artistes qu’il admirait, à définir un rapport étroit entre la construction et l’espace mais aussi à la qualité plastique des volumes dans l’espace. Deux maisons sont particulièrement remarquables dans sa carrière par la clarté de leur propos ; la maison de Ron Davis construite en 1968, une boite tronquée revêtue de plaques ondulées en métal gris fixées sur une structure en lamellé collé dans laquelle sont glissés des volumes simples qui fabriquent une extraordinaire richesse spatiale par la superposition des espaces dans un grand volume et par les vides créés par la juxtaposition de ces volumes tout en maintenant un rapport très fort à l’économie du projet par une grande simplicité d’exécution à base de matériaux banals. Et puis sa propre maison réalisée en 1977, celle dans laquelle il est est décédé le 5 novembre 2025. Une rénovation, extension, « explosion «, d’une maison existante qu’il n’aimait pas, une maison d’inspiration hollandaise, bourgeoise, reflet d’une culture qui n’était pas la sienne. Dans ce projet d’une grande richesse, la cuisine résume à elle seule beaucoup de son travail, la façade de l’ancienne maison se retrouve à l’intérieur, elle devient un meuble, un arbre existant devient un parasol pour protéger l’ouverture créée en toiture qui permet d’amener de la lumière mais surtout de cuisiner sous un arbre, tout cela sans design, de simples intentions justes et poétiques à un moment ou les architectes rêvent de convictions et bientôt de surfaces lisses, noires, agrémentées d’un peu ou de beaucoup d’inox.
Puis vient la reconnaissance, le Pritzker en 1989, les projets institutionnels à travers le monde, le moment où l’on se perd, ou l’on ne devient que l’image de ce que recherchent les clients, on ne peut plus être l’architecte d’un lieu, d’un regard sur ce qui nous entoure, l’architecte des réponses sincères, on ne peut plus maîtriser ce que l’on est lorsque l’on réalise de multiples projets dans le monde entier. FOG a livré quelques uns de ces projets qui ont marqué l’histoire de l’architecture, Le Guggenheim à Bilbao, Le Walt Disney Concert Hall à Los Angeles, mais il a surtout compris qu’il ne pourrait plus être le Frank Gehry de ses débuts que cette nouvelle échelle devait être abordée différemment. Grand constructeur, habile avec l’ossature bois, il a compris qu’il lui fallait intégrer dans son processus de projet les outils informatiques, une ingénierie complexe, il a pour cela créé Gehry Technologies, un bureau d’étude qui lui a permis de conserver l’entière maîtrise du projet et surtout d’assurer une qualité de construction et de finition en rapport avec ces nouvelles commandes, moins poétiques mais achevées avec le niveau de finition attendu par ses clients. J’aime penser qu’il faudra retenir de son travail l’exceptionnelle qualité des oeuvres, celles qui on construit Frank Gehry, celles des années 70-80, peut-être moins celles postérieures, les magazines s’en chargent suffisamment pour nous, ne pas être aussi simplistes quand on lit qu’il est un déconstructiviste, mais plutôt penser qu’il a été un architecte avec une production extrêmement personnelle, un architecte d’une époque révolue mais que l’on doit regarder avec attention à un moment ou l’architecture devient convenable, pour ne pas dire convenue, il suffit de regarder les publications actuelles des concours, des différents prix, tout est identique, beige, bois, convenable et convenu, les conditions d’exercice de l’architecte ont changées, mais il ne faudrait pas oublier que l’architecture est aussi un acte culturel qui ne peut pas se résumer à dire que l’on a utilisé quelques ballots de paille pour être climato convenable