06/03/2018
/// GRAND PRIX
PAMPHLET SUR LES FRONTIERES (EXTRAIT)
Paul-François De Gueidan
« Dans un monde démilitarisé et ouvert aux échanges, la frontière perd son sens » avançaient au début des années 2000 Jacques Lévy et Michel Lussault, dans leur Dictionnaire de la géographie et de l'espace des sociétés . Au sortir de la Guerre Froide, matérialisée par la chute du Mur de Berlin et l’effondrement du cloc communiste, nombreux étaient ceux à prédire l’ouverture généralisée des frontières internationales, voire leur effacement . Un mouvement constant de globalisation a en effet mené nos territorialités contemporaines à s’affranchir, dans un certain sens, des frontières. L’accroissement des circulations de marchandises et de capitaux d’hommes et d’information, en particulier au moyen de l’insertion des Etats dans des ensembles plus vastes (intégration européenne en particulier) et de la domination du dogme libre-échangiste, ont ainsi déclarées les frontières caduques au moment même où certains pensaient l’histoire arrivée à son terme . Un « monde plat » et une disparition généralisée des frontières devaient amener à la prévalence de l’archétype d’une frontière-interface, soit l’effacement de l’effet-frontière pour une exploitation, en particulier économique, de l’espace.
Malgré la généralisation des échanges qui accompagne l’avènement d’un monde globalisé, on semble assister aujourd’hui à une redéfinition du statut des frontières qui connaissent un regain d’intérêt à la fois politique et scientifique. Comme a pu le montrer Michel Foucher, « depuis 1991, plus de 26 000 km de nouvelles frontières internationales ont été instituées, 24 000 autres ont fait l’objet d’accords de délimitation et de démarcation, et, si les programmes annoncés de murs, clôtures et barrières métalliques ou électroniques étaient menés à terme, ils s’étireraient sur plus de 18 000 km. Jamais il n’a été autant négocié, délimité, démarqué, caractérisé, équipé, surveillé, patrouillé. » . Seule la frontière interallemande a été effacée.
Aux ambivalences de la globalisation semblent répondre les frontières et ces paradoxes d’une recrudescence des discontinuités à l’échelle du monde. Alors, dans le contexte de l’avènement du paradigme « d’un village global » , on semble paradoxalement assister à un retour de la frontière à toutes les échelles du monde, dans ses dimensions matérielles comme éminemment politiques et symboliques. À l’utopie d’un monde sans frontières où chacun serait libre de circuler, de s’installer et de travailler s’oppose un contrôle renforcé voire une militarisation de certaines frontières : la frontière politique s'épaissit tout en prenant une apparence de plus en plus réticulaire. Elles sont le lieu où chacun d’entre nous se trouve confronté aux forces de la mondialisation et constituent à ce titre « plus qu’un enjeu théorique dans la vie des personnes. »
Cette actualité prégnante du concept de frontière dans le monde contemporain souligne, outre son caractère multiforme, l’ambivalence de ce marqueur spatial, produit des représentations. Les incertitudes sur la nature, les fonctions et la signification de celles-ci, qui sont aussi vieilles que l'État souverain. Il s’agit en effet d’une notion fondamentalement polysémique qui s’exerce à de multiples échelles du simple bornage d’un terrain aux limites des aires de souveraineté que constituent les Etats. Il n’existe donc pas de définition universelle, a-historique, de la frontière. Signal des différences, son étymologie témoigne de son origine belliqueuse : l’origine du mot frontière vient du substantif "front", un terme militaire désignant la zone de contact avec une armée ennemie. Ainsi, dans la légende romaine, Rémus est mort d’avoir ri du sillon tracé par son frère Romulus pour marquer la frontière d’une ville alors sur point de naître. Cette ligne sinueuse et fluctuante évoluant en fonction des rapports de forces en présence va prendre un sens plus politique lors de la construction des Etats-nations : elle se définit alors comme la limite d’une puissance et du champ de compétence d’un pouvoir. Elles encadrent l'espace sur lequel l'Etat exerce sa souveraineté en définissant les limites externes d'un territoire. En ce sens, elles constituent des objets géographiques politiques dessinant un équilibre territorialisé des pouvoirs.
Aujourd'hui, la frontière demeure une "institution politique de base" comme le montre Malcolm Anderson : "dans une société avancée, aucune vie économique, politique ou sociale régulée ne pourrait s'organiser sans elle. Les lois régissent des territoires clos, dans lesquels les systèmes juridiques impliquent qu'il y ait des frontières établissant un cadre à l'intérieur duquel on peut arbitrer les conflits et imposer des sanctions". Néanmoins, leurs formes, leurs rôles et leurs effets sur les espaces qu'elles délimitent n'ont jamais semblé aussi variés : plus ou moins matérialisées, larges, poreuses, ouvertes ou fermées elles apparaissent tour à tour comme liens ou séparations, coutures ou coupures, césures ou interfaces. Si elles fonctionnent de plus en plus comme des dispositifs réticulaire, on assiste dans un à une multiplication d’artefacts matériels sur nombre de ces espaces, dont le sens complexe, participe à rendre compte des processus de transformation à l’œuvre sur différente scènes de globalisation.
Le phénomène des murs esquisse et révèle en particulier les mouvements contradictoires caractérisant aujourd'hui ces objets spatiaux complexes.